Miscellanées de saison - n°2
Il faut tout un hiver pour faire un printemps
13/07/2024
La newsletter du printemps arrive en été.
Mais au moment où j'écris ces lignes, certains diront que c'est encore l'automne. C'est pour aller de concert avec notre hiver qui a ressemblé à une mousson : pas vraiment froid, mais tellement humide!
Les anciens de la région disent qu'ils n'ont jamais vu ça, en plus de 60 ans un hiver-printemps où il tombe plus d'un mètre d'eau. On a cherché le soleil désespérément pour semer, planter et entretenir.
Les semis filaient en hauteur alors qu'ils étaient pourtant en extérieur, les plantations dans la boue et sous la pluie étaient fréquentes et l'entretien du champ où l'herbe n'oubliait pas de pousser était laborieux.
Tout m'a paru très étrange ce début d'année. La plupart de mes semences avait une levée très irrégulière (et de l'avis d'autres producteurs, je ne suis pas la seule à m'être fait cette réflexion) les variétés qui s'épanouissaient n'étaient pas celles commandées, ou parfois les plants avaient tout simplement des difficultés à grandir du fait d'une luminosité trop faible.
C'est donc sous des auspices un peu étranges que le début d'année s'est lancé.
Souvent je reprends mes carnets des années précédentes pour comparer les températures, la pluviométrie, le vent même. Je regarde ce qui a été semé, à quelle date et pour quelle semaine de récolte. Cette année il a fallu composer avec des bulbes de printemps qui arrivaient en avance mais des bisannuelles qui n'arrivaient plus. Je pense même que je peux affirmer maintenant que je ne verrai fleurir certaines qu'en 2025. Comme des "trisannuelles"!
On pourrait se dire qu'après tout, un printemps qui arrive plus tôt, c'est intéressant, mais au final l'hiver a quand même bien des avantages.
Pour les fleurs, il favorise de belles et longues tiges sur nombre de cultures plantées à l'automne précédent, pour les semis, il permet la germination de graines qui aiment avoir du froid avant de s'épanouir. Il aide la terre à s'aérer en la faisant se contracter et décontracter à chaque épisode de gel, et surtout il permet de limiter un certain nombre de ravageurs. Il indique également aux plantes le moment de rentrer en dormance ou d'en sortir... En somme, c'est lui qui dicte pas mal de choses sur les premiers mois de floraison.
Et cette année, en Mars, je me suis retrouvée face à plusieurs déconvenues. La première en image :
tulipes et muscaris
Il s'agit de muscaris et de tulipes. Les muscaris sont des vivaces que je laisse en terre donc, avec le temps, ils atteignent une longueur de tige assez intéressante, même si ce sont des choses que l'on destine plus à de petites compositions sur une table ou pour de l'évènementiel.
Mais je vous confirme que c'est une rencontre, en terme de taille, tout à fait inédite!
Les muscaris sont un peu grands, mais les tulipes, elles, sont bien trop petites.
La période de froid n'ayant pas été très bonne, ni pour le producteur qui m'a vendu les bulbes, (la qualité de la fleur finale commence dès cette étape là), ni pour moi qui les ai cultivés ensuite.
Dans les semaines qui ont suivi, des variétés de tulipes plus vigoureuses sont apparues et l'ensemble a eu meilleure allure, mais cette photo est assez représentative du "brouillon " de début de saison.
tulipes
C'est pendant cette période intense et floue que j'ai commencé à questionner la culture des tulipes.
C'est un ensemble de réflexions qui revient un peu chaque année, qui a été pas mal partagée parmi les producteurs de fleurs un peu partout autour du globe : si la culture de cette fleur n'est viable que lorsque nos hivers sont froids, quel est son avenir?
Si l'on choisi de cultiver de façon responsable, comment peut-on acheter ces bulbes produits dans des champs immenses, en monoculture et dont le sol doit être régulièrement stérilisé? Il existe bien une production (naissante) de bulbes biologiques, mais clairement elle n'est pas encore très conséquente et les variétés cultivées ne sont pas forcément celles que je recherche. Et les grands producteurs hollandais font appel à tellement d'autres producteurs afin de pouvoir fournir le marché mondial qu'il leur est impossible de savoir exactement quels types de traitements les bulbes ont reçu.
Photos Muhammed Muheisen
Me concernant, j'en cultive une petite quantité (rarement plus de 3500 unités) pour une grosse vingtaine de variétés différentes. On notera d'ailleurs que je fais à peu près l'opposé de ce que voudrait une rentabilité correcte, comme je ne réalise pas d'économie d'échelle en les achetant. Mais je ne me résous pas à avoir des rangs homogènes. Et les voir se succéder à un rythme soutenu en Avril me remplit malgré tout de joie; et je l'espère, mes clients aussi.
Et c'est d'ailleurs le dernier point : cette culture est très difficilement rentable.
Achetés à des prix qui augmentent d'année en année (parce que les conditions météo sont de plus en plus difficiles pour ceux qui les cultivent en début de chaîne) quelle est la viabilité d'un produit dont on arrive plus à contrôler le cout final? Quelle partie de l'équation doit être revue pour que l'ensemble reste viable?
Alors on peut se demander pourquoi continuer à cultiver quelque chose qui n'est pas produit de façon très écologique, qui coute cher à l'achat, et qui demande pas mal de travail à la plantation?
La réponse la plus courante chez bon nombre de mes consoeurs/frères, c'est qu'en fait il s'agit d'une des toutes premières fleurs de l'année et qu'elles arrivent à un moment où il y a une forte demande de couleur et de diversité que peu d'autres cultures peuvent offrir.
Alors je n'ai pas de réponse idéale. Comme beaucoup de sujets un peu polémiques avec beaucoup de facteurs extérieurs à soi, il n'y a probablement pas une réponse mais un champ de possibles. Le tout étant d'essayer de faire de son mieux, en accord avec ses valeurs et ses moyens.
Une de mes variétés préférées en 2024
En parallèle de cultures très en avance, et d'autres qui n'arrivaient pas à s'épanouir, il y a eu le balai incessant d'alertes aux pluies violentes et aux orages.
J'ai été à de nombreuses reprises dans la situation inconfortable où je ne pouvais pas vraiment dire à mes clients ce que j'aurai en terme de production la semaine suivante, les fleurs restant parfois très longtemps en boutons à cause des températures. Et lorsqu'on approche de la saison des mariages, l'incertitude prend une saveur particulière...!
Mais dans ce printemps il y a aussi eu de très jolis moments. J'ai reçu, mi-Mars, après pas mal de jours de tractations avec le transporteur, un colis qui arrivait des Etats-Unis.
Dans cette boite, il y avait des sachets de graines.
Alors pour les lecteurs qui ne sont pas producteurs, je vous redonne un peu de contexte : depuis début 2020 nous ne pouvons plus, en Europe, recevoir de graines des Etats-Unis. Ceci est dû à des accords qui ont été interrompus entre nos pays; je ne rentrerai pas dans les détails de politiques d'échanges commerciaux et les raisons discutables qui ont conduit à cette situation, mais cela s'est également produit avec l'Angleterre, suite au Brexit.
Me concernant c'était une grande déception, parce que l'offre anglo-saxonne est vraiment riche et nuancée, ce qui manque parfois avec nos fournisseurs de semences européens; en matière de fleurs tout du moins.
Alors depuis le début de la ferme je "triche" en passant par des amis ou de la famille qui vivent dans ces deux pays pour me faire parvenir les variétés convoitées. C'est évidemment à mes risques et périls puisque les envois peuvent se retrouver bloqués ou se perdre, et ça n'est pas le plus efficace en terme d'approvisionnement : double envoi, longueur de transport dans des conditions pas toujours très stables (humidité, chaleur...tout ce que des graines peuvent ne pas apprécier). Mais j'en ai fait mon parti, c'est ainsi, c'est l'aventure dans l'aventure!
J'ai donc reçu un colis avec des graines américaines.
Elles provenaient de chez Floret, une ferme avec laquelle je me suis formée en Janvier 2020. Erin, sa fondatrice, me les a envoyées parce qu'elle souhaitait voir comment les colis étaient traités lorsqu'ils étaient envoyés en Europe, avec tous les documents administratifs en règle. Et bien je ne vais pas les nommer puisque l'image ci-dessous parle d'elle-même, mais sachez que l'opération a été assez laborieuse pour pouvoir les récupérer une fois arrivées sur le sol français. Malgré tout, mi Mars, j'avais dans mes mains le paquet tant attendu.
Zinnias, Dahlias et Célosies composent le lancement des Floret Originals.
Pour lancer cette collection, elle s'est concentrée sur trois espèces : les zinnias, les dahlias et les célosies.
Ces graines sont le fruit d'un travail de plusieurs années avec son équipe, et pour certains zinnias, une collaboration avec une autre ferme, Dawn Creek Farm.
La création d'une nouvelle variété prend entre 6 et 7 ans entre le moment où la fleur est isolée dans le rang et celui où il y a suffisamment de quantité pour le proposer au plus grand nombre.
C'est donc une activité qui requiert du temps et de l'espace (et ne le négligeons pas, la capacité financière à tenir dans cette intervalle!)
Très souvent la diffusion et la commercialisation ne sont pas gérées par le producteur initial. En effet, lorsqu'une variété est identifiée comme nouvelle et valable pour le marché, il faut alors la multiplier à grande échelle pour pouvoir la diffuser largement. Et cette étape là n'est pas souvent compatible avec l'activité première de développement.
L'objectif de ce lancement, outre la passion évidente pour les fleurs elles-mêmes, venait d'un constat que bon nombre de producteurs se sont peut-être déjà fait : avoir accès à des variétés qui correspondent à leur clientèle et à leurs projets, et qui puissent se distinguer du grand marché international des fleurs importées; donnant ainsi l'avantage à une production locale.
L'intérêt des "hybrideurs" (créateurs de ces nouvelles variétés) est multiple :
Le premier, évident, est celui de garder un marché dynamique en proposant des choses nouvelles, le second très intéressant, surtout au regard ce que je mentionnais plus haut sur les tulipes, celui d'améliorer des variétés déjà existantes. Par exemple en créant des variétés moins sensibles à certaines maladies et par conséquent en aidant un maximum de producteurs à réduire, voire bannir, le recours aux produits phytosanitaires.
Troisièmement, aider la production locale à se démarquer face à un marché mondial extrêmement standardisé, qui a réduit comme peau de chagrin la sélection disponible pour satisfaire à des exigences de transport. Les fleurs voyageant en avions réfrigérés, beaucoup de variétés ont été naturellement écartées parce que n'étant pas capables de supporter des températures trop basses; donc lorsque l'on offre aux producteurs la possibilité de cultiver des variétés "fragiles" on leur donne la chance de pouvoir se singulariser et ainsi rediriger les professionnels de la fleur vers ces sources d'approvisionnement locales.
D'où ces zinnias aux tons pastels : très frileux et n'étant généralement disponibles qu'en coloris plutôt francs, l'idée était de pouvoir les amener sur le terrain des fleurs de mariages, aux tons subtils et poudrés. Quand on sait l'engouement des mariées américaines pour la scénographie de leur jour J, on imagine sans peine que ces graines reçoivent déjà un accueil très positif outre Atlantique.
mix Floret Originals (dahlias et zinnias)
Un autre souhait de Floret, mais peut-être un peu secondaire dans un premier temps est de sensibiliser les producteurs à récolter leurs propres graines et les initier aux joies de l'hybridation. Une série de vidéos (en anglais) sera d'ailleurs proposée dans le courant de l'été pour ceux que cela intéresse.
Et comme à titre personnel c'est un sujet qui me passionne également, je vous ai mis en ligne sur mon site internet un document issu du dernier atelier aux Batisses, en Septembre 2023, dédié à l'hybridation des dahlias. C'est un semis très facile à faire et une belle illustration de la richesse et la diversité que peut offrir le genre.
Puis Mai est arrivé, et mes plateaux de semis dans la pépinière ont fait toutes les rencontres : les champignons de l'oïdium (ce feutrage blanc qui se dépose sur les feuilles, dû à l'humidité), les pucerons verts puis noirs, puis la horde de limaces, parfois pas plus grosses qu'1 mm, et enfin les escargots.
Je ne vous cache pas que découvrir les petits plants de zinnias américains montrant déjà des signes d'oïdium au stade des plateaux de semis, m'ont plongée dans LA quête du meilleur traitement pour les aider à passer le cap de la transplantation, puis celui de la floraison.
J'ai donc fait tout ce que je pouvais afin de les maintenir dans un état sanitaire correct afin de ne pas sacrifier la culture trop rapidement, mais je sais que ces plants ne feront pas une saison complète. Aussi, dès mi Juin, j'ai préparé de nouveaux plateaux en espérant que l'été arriverait et que la pluie incessante se calmerait. Ils seront bientôt être plantés en pleine terre et pour l'instant leur début de vie se passe plutôt bien!
Vision de rêve début Juillet alors que la plupart des cultures de la pépinière ont souffert de l'humidité, du manque de lumière et du froid pendant tout le printemps.
Ainsi, tout ce que l'hiver ne nous a pas donné il a fallu le rendre très intensément de Mars à Juin : en passant beaucoup de temps à tout scruter, à chercher le moindre premier signe de maladie ou de coup de dent (parce que oui, les limaces en possèdent! elles ont même deux mâchoires et une langue qui permet de broyer les végétaux), et en passant un nombre d'heures faramineux à dompter les adventices qui, elles, n'oubliaient pas de grandir.
J'ai alors mis en place un programme strict de passages de purins végétaux et de pauses entre chaque culture : engrais verts, enfouissement de matière organique et mise au repos.
Parce qu'au bout de quelques saisons les difficultés dans le champ se transforment : les ravageurs s'installent parce qu'ils ont trouvé leur zone de confort (gite et couvert toute l'année) les champignons pathogènes nichent dans le sol l'hiver et réapparaissent au printemps suivant, favorisés par des températures douces, nécessité de ne pas cultiver la même famille végétale au même endroit plus de deux fois successives afin de ne pas favoriser l'apparition de maladies...
Il y a peu de risque de tomber dans une routine avec les années!
J'ai donc très peu/pas lu ce printemps. Aussi les ouvrages que je vais vous partager pour cette saison sont des références que j'ai dans ma bibliothèque depuis un certain temps, et qui sont un bon prolongement de cette newsletter.
Un gros livre aux éditions Les Ateliers d'Argol, regroupant pas mal de points de vue différents autour des semences : agronomes, semenciers, géants industriels, chefs cuisiniers, agriculteurs... de quoi alimenter notre moulin personnel sur ces sujets très politiques et très actuels.
J'en profite d'ailleurs, comme nous avons parlé de l'hybridation et des hybrideurs/créateurs, pour dire que cette notion a été très largement teintée de négatif dans les médias ces dernières années; comme un mot fourre-tout ne se référant qu'aux manipulation en laboratoires aboutissant aux OGM entre autres. Il faut rappeler que l'hybridation est initialement un processus naturel, où les blouses blanches ne sont autres que tous les pollinisateurs, insectes ou animaux, ou même le vent. Au final, l'hybridation, comme beaucoup d'autres choses, n'est rien d'autre que ce que l'on choisi d'en faire. A titre personnel, celle qui m'intéresse le plus est celle liée à la création de nouvelles teintes / formes.
A noter que ce livre est orienté sur le maraichage plutôt que sur la floriculture, aussi la situation n'est pas tout à fait similaire mais son contenu est très instructif sur un fonctionnement qui tend à s'uniformiser quelques soient les cultures.
Le deuxième est en anglais; c'est une bible pour savoir comment récolter les graines de ses plants : choisir le bon stade de récolte, savoir les conserver, connaitre leur durée de vie et comment lever leur dormance. Un répertoire en seconde partie de livre recense un grand nombre de fruits, fleurs, légumes, arbres, graminées.
(Vous le trouverez essentiellement d'occasion)
Ici s'achève cette deuxième newsletter, d'un format plus long, j'espère qu'elle vous aura plu.
N'hésitez pas à me partager vos réflexions, remarques, avis contraires, ou me suggérer d'autres types d'ouvrages éventuellement. Je reste une infatigable amoureuse des livres, autant que des fleurs!
La prochaine newsletter, celle de l'été, devrait paraitre fin Septembre. J'espère que d'ici là, l'été aura su se montrer doux et généreux avec nos jardins.
Très bel été à vous tou.te.s!